Je me permets de vous écrire cette lettre qui va vous sembler surprenante et certainement vous décevoir... même si je caresse le secret espoir que cette déception ne sera que temporaire et vous ouvrira d'autres horizons, nouveaux et colorés.
D'abord, je dois vous demander de m'excuser.
Vous comprenez, c'était déjà la 4ème lettre que je recevais, au nom de Melle Thibault Carine, et à l'adresse que vous indiquiez. J'habite dans cet appartement depuis 4 ans maintenant et c'est la première fois que je reçois du courrier qui ne m'est pas adressé...
J'ai tout de suite vu que la première lettre, envoyée au mois de Septembre, n'était pas pour moi... Je reçois très peu de courrier en dehors des factures et des publicités, alors en soupesant l'enveloppe et en l'examinant de plus près, j'ai bien vu que ce nom, tracé d'une écriture vive et irrégulière, n'était pas le mien.
Je m'appelle Tibaut Corinne. Tibaut, sans le H ni le T. Corinne, pas Carine.
Alors je l'ai remise le lendemain au facteur en lui indiquant que la destinataire "n'habite pas l'adresse indiquée". Votre nom, F. Argentin, et votre adresse étaient indiqués au dos, je pensais ne plus jamais avoir à les lire.
La deuxième lettre, au mois d'Octobre, m'a un peu agacée, je l'avoue. Je reçois, je le répète, très peu de courrier. Et de lettres jamais, pour être tout à fait honnête. Je pensais avoir fait ce qu'il fallait, en vous la retournant.
Alors en recevoir une nouvelle qui n'était pas pour moi, vous pouvez imaginer à quel point cela pouvait être frustrant.
Cette lettre, je vous l'avoue non sans honte, je l'ai déchirée et jetée.
La troisième lettre, du mois de Novembre, je l'ai gardée longtemps sans l'ouvrir. J'ai commencé par l'examiner avec soin. Essayer d'analyser votre écriture, que je trouvais masculine, bien sûr, suppliante et passionnée. Décortiquer votre adresse, observer le cachet de la Poste, vous imaginer glissant l'enveloppe dans une boite aux lettres du Havre...
Je vous ai rêvé marin ou pêcheur... L'enveloppe comportait des traces d'humidité. Je vous imaginais sur le port dans l'air gris et le crâchin...
Je passais mon temps à regarder, à caresser votre lettre. Souvent, j'avais envie de déchirer l'enveloppe pour enfin savoir. Puis, j'imaginais ma déception en découvrant que vos mots n'étaient pas destinés à susciter l'amour mais à récupérer quelque argent ou matériel oublié.
Alors je la reposais sur ma table de nuit et j'essayais de ne plus y penser.
Au bout de quelques mois, je me suis dit que vous nous aviez oubliées, Carine et moi, et j'ai rangé la lettre au fond d'un tiroir.
En ce début Mai, je croyais vous avoir tout à fait oublié.
Pourtant, en prenant mon courrier, j'ai senti mon coeur sauter dans ma poitrine. Et c'est en tremblant que j'ai saisi cette quatrième lettre que vous avez écrite.
Je suis rentrée chez moi, je me suis assise près de la fenêtre, et je l'ai longtemps observée, posée sur mes genoux, mes doigts hésitant à la décacheter.
Puis n'y tenant plus, je l'ai ouverte.
Mes yeux s'étaient tellement âbimés à scruter votre écriture que j'ai été surprise qu'elle puisse former d'autres mots que ceux griffonnés sur les enveloppes.
D'abord, les premiers, froids, cinglants, ont été pareils à des gifles...
Comment pouviez-vous m'accuser ainsi d'égoïsme ou d'indifférence?
Il a fallu que je me reprenne, que je me pince pour réaliser qu'ils n'étaient pas pour moi.
Puis, au fil des lignes, les mots glacés gagnaient en profondeur et je sentais leur dure carapace se craqueler, laisser perler de la déception, de la détresse, du désespoir...
J'en ai été touchée au plus profond. Je suis loin d'être aussi insensible que Carine! J'ai beaucoup souffert d'amour, moi aussi, vous pouvez me croire.
Au décours des phrases suivantes, j'ai saisi des éclairs de foi en l'avenir et en l'amour.
Et voici que vos mots devenaient chaleureux, tendres, enveloppants... et je me laissais bercer par eux et je me sentais bien. Votre amour est si beau! Jamais on ne m'a aimée si bien!
Hélas, j'aurais voulu me laisser porter toujours par ces sentiments purs et vivants... mais votre lettre est claire: si je... pardon, si Carine, n'y répond pas, elle sera bel et bien la dernière.
Et je ne veux plus vivre sans vos mots, sans l'espoir d'en lire de nouveaux...
J'ai ouvert la 3ème lettre hier soir. Je ne peux même pas vous décrire ce que j'ai ressenti en la lisant. Dans votre passion, je crois me voir. Vous êtes mon double, assurément, c'est comme si votre pensée pouvait s'emboiter tout exactement dans la mienne. Je n'ai pas pû dormir, agitée par la fièvre, le désir de vous connaitre et de mériter que vous écriviez ces mots pour moi... De temps en temps, je sentais tomber sur moi un voile glacé: la peur que tout s'achève ainsi.
C'est pourquoi j'ai décidé de vous écrire...
Votre Carine ne vous méritait pas, je pense, pour s'être ainsi éloignée de vous. Et elle vous a vraissemblablement trompé quant à ses coordonnées.
Vous vous êtes battu pour regagner son amour, mais en vain, puisqu'elle ne vous a pas lu.
En vain? Vraiment? Oh non, vous pouvez le croire. L'amour que vous avez fait naitre en moi est mille fois plus fort que celui que vous pouviez espérer de Carine.
Je vous en supplie, laissez moi la chance de vous le montrer.
Ecrivez-moi. Ecrivez-moi. Ecrivez-moi.
Votre C.











~*VosP'titsMots*~